Janus et les fonctionnaires
«Un pas en avant, deux pas en arrière, un pas sur le côté, deux pas de l’autre côté.» Cette chanson enfantine pourrait résumer la manière d’agir de Jacques Chirac en politique, encore illustrée par les vœux qu’il a adressés aux fonctionnaires et agents de l’Etat, le 6 janvier à Metz.
Passant la pommade à «tous les agents de l’Etat (qui) sont l’honneur de notre République», le président renvoie dos à dos «ceux qui exigent toujours plus de fonctionnaires, sans jamais s’interroger sur l’efficacité de la dépense, et ceux qui veulent toujours moins d’Etat, au risque de porter atteinte à notre cohésion nationale.»
Ah ! La Cohésion nationale ! La formule a pris à point nommé le relais de la Fracture sociale, qui s’usait un peu. Pour la servir, la fonction publique va «gagner la bataille de l’emploi», mission dévolue aux «administrations sociales déconcentrées de l’Etat». Qui peut encore douter en effet, sinon ceux qui ignorent notre belle exception française : que dans notre pays c’est l’administration, et non pas les entreprises, qui crée la richesse et l’emploi ?…
«La fonction publique a toujours été l’un des principaux vecteurs de la promotion sociale», affirme Jacques Chirac. «Mais nous sommes passés petit à petit d’un système largement ouvert à une situation dans laquelle l’administration n’est plus réellement le reflet de la France d’aujourd’hui.» Pour le redevenir, elle doit s’ouvrir.
A qui ?
Aux «jeunes qui, quel que soit leur niveau d’études initial, ont des capacités et l’envie de réussir». Aux «femmes et aux hommes du secteur privé ou du secteur associatif». Aux «Françaises et aux Français issus de l’immigration». On a envie d’ajouter : aux déshérités, aux blessés de la vie, aux bossus et aux mal bâtis. Venez, vous tous qui avez des problèmes, un horoscope défavorable et l’ascenseur social en panne : panacée à toutes les maladies sociales, l’administration vous prendra sous son aile protectrice. «A tous, la fonction publique peut offrir une première ou une seconde chance», promet Jacques Chirac. Pour y parvenir, «il faut développer, au-delà de l’indispensable système du concours, d’autres voies d’accès», afin que l’administration soit «un creuset de promotion sociale».
La raison d’être de la fonction publique se pervertit : dans l’esprit du chef de l’Etat, il ne suffit plus qu’elle administre le pays, ce qui correspond à sa mission première ; elle doit permettre, en «s’ouvrant», de résoudre des problèmes de société auxquels les pouvoirs publics ne trouvent pas de solution.
Le président de la République reste pourtant conscient de la nécessité, pour l’Etat, de «reconquérir des marges de manœuvres financières» en regroupant ses structures et en gérant au mieux ses effectifs. C’est l’objectif qu’il vise en proposant de développer la mobilité au sein de l’administration, de récompenser les compétences et de verser au moins la moitié des économies réalisées, par des primes ou des avancements, chaque fois qu’ils pourront «mieux servir nos concitoyens avec moins d’effectifs.» Ne fallait-il pas faire mieux que Nicolas Sarkozy, qui avait déjà promis aux fonctionnaires «la moitié» des économies qu’ils réalisaient ?
Mais, sans parler de la difficulté d’engager à un an de la présidentielle les réformes de fond qu’il n’a pas voulu effectuer depuis 2002, peut-on croire, à en juger par l’autre partie de son programme, que le chef de l’Etat le désire vraiment ? Comme Janus, Chirac a deux faces, qui tiennent deux discours inconciliables.







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