Crise financière : les aveux des responsables
Les Américains n’ont pas hésité à mettre sur le grill trois hauts responsables financiers pour en savoir plus sur le déclenchement de la crise. Un exemple à suivre pour les Européens.
Le 23 octobre, le « comité sur le contrôle et la réforme du gouvernement » de la Chambre des représentants (Assemblée nationale) des Etats-Unis a convoqué pour audition trois des principaux responsables financiers gouvernementaux : l’ancien ministre des Finances (« secrétaire au Trésor ») John Snow, le responsable actuel de l’organisme de contrôle des marchés financiers (SEC) Christopher Cox, et l’ancien président de la Banque centrale Alan Greenspan. Passés sur le grill de questions énergiques pendant quatre heures, ils ont fini par dévoiler quels sont les causes et les responsables de la crise actuelle.
John Snow : « de 2003 à 2005 j’ai demandé à plusieurs reprises au Congrès (Parlement des Etats-Unis) qu’une loi soit votée pour que les deux entreprises « sponsorisées par le gouvernement » qui refinancent le marché hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mac, soient contrôlées par un superviseur. La Chambre des représentants a voté cette loi en 2005, mais pas le Sénat. Si nous avions agi à l’époque, cette réunion serait inutile » (car la crise des subprimes n’aurait pas éclaté).
Un représentant (député) a signalé alors que ces deux entreprises avaient depuis 10 ans dépensé 178 millions de dollars en lobbying auprès des parlementaires et avaient accordé des prêts immobiliers à taux préférentiels à de nombreux officiels. « D’ailleurs le sénateur qui a le plus profité de dons de ces deux entreprises pour ses campagnes électorales a été le sénateur Obama » a-t-il même déclaré. La crise des subprimes est donc due principalement à des entreprises semi-publiques qui ont acheté des parlementaires pour éviter d’être contrôlées.
Christopher Cox (SEC) : « L’essor des produits dérivés est dû à la loi « Commodities futures modernization act » signée le 21-12-2000 par le président Clinton (une des dernières lois qu’il ait signées puisque Georges Bush venait d’être élu).
Cette loi avait été votée par les démocrates et les républicains sans la moindre délibération. Elle supprimait une loi précédente qui interdisait les produits dérivés, et décidait qu’à l’avenir ces produits ne feraient l’objet d’aucun contrôle d’aucun superviseur. Il faut noter d’ailleurs que les produits dérivés dépendent, dans les deux chambres du Congrès, des commissions de l’agriculture (puisque les premiers produits dérivés ont été des ventes à terme de produits agricoles à Chicago), alors que les autres produits financiers dépendent des commissions « services financiers et banques » ».
Ce qui ne facilite pas la coordination des contrôles parlementaires. Les plus importants des produits dérivés, qui se sont développés très rapidement après le vote de la loi, sont les CDS (Credit default swaps) qui garantissent les crédits, mêmes mauvais, et en particulier les crédits hypothécaires.
S’il y avait eu un superviseur, celui-ci aurait exigé la publication d’informations précises sur ces produits, et la tenue d’un marché qui aurait permis de connaître leur valeur, alors qu’actuellement les transactions sur ces produits se font de gré à gré, dans la plus grande opacité, sans cotation d’aucune valeur.
La faillite de la banque Lehman Brothers et le renflouement de l’assureur AIG (premier assureur du monde) sont la conséquence directe de cette absence de marché et de contrôle. L’impossibilité de connaître la valeur de ces produits, et donc d’apprécier les risques pris par les banques qui en détiennent, expliquent aussi la défiance des banques entre elles, et la suppression du crédit interbancaire. Un système de supervision fragmenté, laissant des secteurs entiers sans contrôle, et l’absence de marché pour certains produits financiers, expliquent donc la crise financière et bancaire qui a suivi celle des subprimes.
Alan Greenspan (président de la Banque centrale pendant 18 ans) : « J’ai toujours suivi la majorité du Congrès » (qui notamment poussait au développement des prêts immobiliers à de mauvais emprunteurs). Question du représentant Shays : « Après l’éclatement de la bulle internet (en 2000), vous pensiez que nous avions besoin d’argent facile pour en sortir, et vous avez gardé l’argent facile longtemps après. Ce qui a conduit à des prêts stupides. N’auriez-vous pas dû relever les taux plus tôt ? » (La dette américaine – publique et privée – est passée de 10 000 à 43 000 milliards de dollars pendant la présidence de Greenspan). Réponse : « Quand nous avons commencé en 2004 à relever les taux à court terme, nous nous sommes aperçus que les taux à long terme ne s’élevaient pas. D’autre part il est très difficile de faire des prévisions quand les marchés passent de la hausse à la baisse ». En clair : oui sans doute, nous aurions dû relever les taux, mais les banques centrales ne peuvent pas tout prévoir.
Greenspan avait déjà répondu à cette question dans son livre « Le temps des turbulences » (Lattès, septembre 2007) : « Si nous relevions les taux pour la raison que nous voulions maîtriser le marché boursier, cela aurait provoqué une levée de boucliers politique. Je me voyais déjà sur la sellette à la prochaine audition du Congrès » (p 235).
Une gestion trop politique de la monnaie américaine, entraînant un développement exagéré de crédits finançant des produits « toxiques », a ainsi été une cause majeure de l’aggravation de la crise.
Il y a peu de chances que cette cause soit retenue par la presse et le monde politique français : les journalistes, comme les hommes politiques, ont constamment critiqué la Banque centrale européenne pour sa trop grande rigueur. Comment pourraient-ils maintenant admettre que la politique qu’ils préconisaient, qui a été appliquée aux Etats-Unis, est responsable de la gravité de la crise ?







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